Le désir de l’analyste

Par Jean Marie TASSEL


Le désir de l’analyste

Lacan, dans Les principes cruciaux, indique que l’analyste porte le désir de l’analysant. Formule énigmatique, souvent mal comprise. Il ne s’agit ni de le représenter, ni de le suppléer, encore moins de le satisfaire. Il s’agit de le soutenir.

Le désir de l’analyste n’est pas un désir personnel. Il n’est pas volonté, ni bienveillance, ni idéal thérapeutique. Il est un désir vidé de toute demande. Un désir qui consent à ne rien vouloir pour l’autre.

Il se tient au lieu du manque.

C’est en cela qu’il « porte » le désir de l’analysant : non en le comblant, mais en le maintenant ouvert. En refusant d’y répondre. En soutenant le vide où ce désir peut se formuler.

La demande : toujours une demande d’amour

L’analysant ne vient jamais sans demande.

Plainte, souffrance, répétition amoureuse, échec, incompréhension : derrière la diversité des motifs, une constante se dessine — la demande d’amour.

« Pourquoi ça échoue toujours ? »
« Pourquoi ne suis-je pas désiré ? »
« Dis-moi ce que je suis pour l’autre. »

La demande s’adresse à l’Autre. Elle suppose qu’un savoir y réside. Elle suppose que l’Autre pourrait dire la vérité du sujet.

Mais le désir n’est pas la demande.

Lacan distingue radicalement les deux :
– la demande vise l’amour,
– le désir reste quand on soustrait l’amour à la demande.

Ce reste n’est pas apaisant. Il est division.

Le savoir impossible

Ce qui se cherche, à travers la demande, c’est un savoir sur le sexe.
Comment aimer ?
Comment être aimé ?
Que veut l’autre ?
Qu’est-ce qu’être un homme ? une femme ?

Or ce savoir n’existe pas.

« Il n’y a pas de rapport sexuel. »

Cette formule n’est ni provocation ni désespoir. Elle indique que le rapport entre les sexes ne s’écrit pas. Il n’y a pas de signifiant qui viendrait garantir l’ajustement. Aucun savoir universel ne vient résoudre l’écart.

Le sujet insiste pourtant. Il répète. Il cherche le complément. Il espère une formule.

L’analyse introduit une limite : il n’y aura pas de réponse.

L’amour comme suppléance

Face à cet impossible, l’amour fait lien.

L’amour tente d’écrire ce qui ne s’écrit pas.
Il noue là où le rapport manque.

« Donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. »

Formule paradoxale qui indique que l’amour repose sur un manque partagé. Il ne comble rien. Il borde.

L’amour soutient le désir, mais il ne le résout pas.

Dans la cure

Dans le transfert, l’analysant suppose à l’analyste un savoir. Il suppose qu’il sait quelque chose du sexe, de l’amour, de son symptôme.

Le désir de l’analyste consiste à ne pas occuper cette place de savoir. À ne pas répondre à la demande d’amour. À ne pas céder sur le manque.

Peu à peu, l’analysant découvre que ce qu’il cherchait à obtenir de l’Autre ne peut être donné. Il rencontre ce qui, en lui, ne relève d’aucun savoir universel : son mode de jouissance, singulier.

Renoncer à la demande, ce n’est pas renoncer à aimer.
C’est renoncer à croire qu’un savoir pourrait dire comment aimer.

En somme

L’analysant entretient avec le sexe et l’amour un rapport d’impossible. Il cherche la formule qui dirait l’ajustement. Il découvre qu’il n’y en a pas.

Le désir de l’analyste soutient ce point. Il ne vient pas combler le manque ; il le maintient.

Car c’est du manque que procède le désir.

Et c’est à cette place — non du savoir, mais du trou — que l’analyste consent à se tenir.


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