par Jean Marie TASSEL

Le déclenchement psychotique entre vide et certitude
Le Conciliabule d’Angers interroge les effets de surprise et d’énigme dans les psychoses à partir de la rupture du lien du sujet à la chaîne signifiante . Lorsque le signifiant ne relève plus du symbolique mais fait irruption dans le réel, il prend des formes cliniques diverses, jusqu’à produire une subjectivation délirante. Le sujet se trouve alors confronté à un vide énigmatique à la place de la signification.
Cette rencontre avec le réel n’est pas sans jouissance. Lacan parle d’un point de forclusion où vient se loger une jouissance pour laquelle il n’y a pas de signifiant . Face à ce trou, le sujet est suspendu : perplexité, angoisse, attente d’un sens qui ne vient pas. L’énigme s’impose là où, pour le névrosé, la surprise restituerait l’écart entre signifiant et signifié. Chez le sujet psychotique, il s’agira plutôt de produire une signification pacifiante.
Le déclenchement : rencontre et trou
Lacan n’a cessé d’étudier les déclenchements de la psychose : éclosion délirante, moment fécond, conjoncture dramatique. La psychose ne se réduit ni à un déficit ni à une dissociation des fonctions, mais à l’incidence de « dits premiers », oraculaires, de mots qui blessent .
Dans D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, Lacan situe le déclenchement du côté de la tuché, de la rencontre. Il suffit qu’un Un-père se situe en position tierce dans une relation imaginaire pour provoquer l’événement .
Freud en donne une illustration dans son article de 1915 sur un cas de paranoïa. Un bruit insolite, une rencontre dans un escalier, un chuchotement : à partir de ces éléments contingents, la patiente construit une certitude. Ce qui, au départ, était vide de signification devient certitude d’être visée .
Nous retrouvons ici ce que Lacan nomme le « vide énigmatique de la signification ». Le sujet est certain qu’une signification est là, sans pouvoir en produire l’articulation. Le symbolique rejoint le réel sans médiation. Une partie du symbolique devient réel.
Là où le névrosé peut douter, le sujet psychotique peut être traversé par une certitude qui ne s’oppose pas au doute mais le déborde. Le rapport entre vide et certitude est proportionnel : plus le trou symbolique est béant, plus la certitude réelle vient l’occuper .
Gélification signifiante et déchaînement
Lorsque l’articulation S1–S2 n’opère plus, le signifiant ne renvoie à aucun autre signifiant. Il devient signe pur, interjection, injure, élément détaché de toute chaîne. Lacan parle d’holophrase : le sujet n’est plus représenté par un signifiant pour un autre signifiant, mais réduit à l’émetteur, au cri.
La métaphore et la métonymie deviennent inopérantes. L’équivoque disparaît. Or l’équivoque divise le sujet ; son absence le fixe du côté de la certitude. La jouissance, non dialectisée, revient dans le réel du corps : phénomènes élémentaires, langage d’organe, ironie paranoïaque, perturbations corporelles.
Si aucune élaboration délirante ne vient cristalliser la signification, le sujet peut demeurer dans la perplexité. Mais le plus souvent, le délire constitue une tentative de traitement de la jouissance : il vient border l’angoisse, donner consistance à l’énigme.
RSI et suppléance
Jacques-Alain Miller rappelle que le déclenchement implique les trois registres du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel . L’effet direct du déclenchement se situe dans l’imaginaire : cataclysme, pullulement de significations. S’ensuit un temps d’incubation. Si la cristallisation opère, un délire se constitue ; sinon, la perplexité persiste.
Dans le Séminaire RSI puis dans Le sinthome, Lacan formalise la nécessité d’un quatrième terme, un plus-un, qui noue les trois registres. Ce terme – Nom-du-Père ou suppléance – supporte le nouage et introduit le trou.
Entre les registres se distribuent inhibition, symptôme et angoisse :
- L’angoisse relève du réel sur le corps (imaginaire).
- L’inhibition relève du symbolique troué par l’imaginaire.
- Le symptôme surgit comme irruption de la jouissance phallique dans le réel.
Lorsque le nouage borroméen défaille, un registre peut se détacher. Le sujet tente alors une correction : invention délirante, création, écriture, toxicomanie, passage à l’acte, personnalités « as if ». Autant de tentatives de suppléance visant à traiter une jouissance envahissante.
De la surprise à l’invention
Déclenchement, surprise, énigme et résolution dessinent un parcours logique. L’instant de voir confronte le sujet à un phénomène incompréhensible. Un temps pour comprendre peut conduire à l’élaboration d’une solution singulière.
Le délire n’est pas seulement effraction ; il peut être invention. Là où la signification manque, le sujet crée. Là où le nouage défaille, il supplée.
L’analyste, partenaire de cette invention, peut soutenir le passage de la correction à la trouvaille. Il s’agit moins d’imposer un sens que de permettre qu’une solution singulière émerge, qu’un traitement de la jouissance se construise.
Ainsi, la surprise n’est pas seulement effroi : elle peut être trouvaille.
Laissons-nous surprendre.
![]()







